A terre, courir après le temps est un combat perdu d’avance. Mieux vaut le prendre, son temps. En mer, courir après le temps est terriblement cruel. Il n’y a pas d’adversaire à contrôler. C’est une course contre la montre, contre l’invisible… Thomas Coville, qui a passé le Cap Horn dimanche soir après 40 jours de mer, en fait l’expérience. Il a beau se battre comme un beau diable, les conditions météo ne lui permettent pas de rivaliser avec le chrono de Francis Joyon.

 

Au passage du cap Horn, Coville accusait donc plus de 4 jours de retard sur Joyon et reconnaissait que le retard qu’il a le rongeait ! Quel enfer ! Voilà un marin qui navigue en solitaire dans les mers les plus hostiles du monde, qui raconte l’angoisse du slalom entre les glaces, du chavirage qui lui pend au nez, du calvaire de devoir remplacer des lattes dans le froid, et qui doit en plus vivre avec le stress du chrono qui défile en sa défaveur…

 

Peut-il rattraper 1344 milles (plus de 4 jours) de retard dans la remontée de l’Atlantique ? Ça ne paraît franchement pas évident, même si Joyon n’avait pas été très rapide dans sa remontée. Mais tant qu’il y a de l’espoir…

 

Le plus cruel dans tout ça, c’est que Coville réalise une performance surhumaine. En cas d’échec, il aura gagné une expérience supplémentaire unique, quelques cheveux blancs et l’estime et la reconnaissance de tous face à un exploit unique en son genre. Mais qui malheureusement ne restera pas dans les livres des records…

 

Lisez son interview ci-dessous, c’est tout simplement impressionnant !

 

« On a trouvé un trou de souris entre deux amas (de glaces, ndlr). Tu vas très vite et tu as des glaces tout autour de toi avec une visibilité très réduite. On avait prévu un renforcement du vent qui s’est manifesté sous la forme d’une dépression très creuse avec des rafales à 50 nœuds et une mer croisée et dure. Ce fut difficile pendant 24 à 36 heures à naviguer dans des creux de six à huit mètres. Tu dévales en bas de la vague, tu es déventé, alors qu’en haut il y a 40 à 50 nœuds qui te font partir dans des surfs où tu ne gères plus. La vague suivante te catapulte ou te met de travers. C’est une situation très impressionnante, à tel point que le pilote s’est mis deux fois en vrille. Le bateau est parti à l’abattée dans une vague et là j’ai vraiment cru que j’allais chavirer. J’ai dérapé sur le côté de la vague, la bôme est passée de l’autre côté et a de nouveau tout arraché sur son passage.
Après le passage de cette dépression, j’ai voulu renvoyer de la toile dans le vent qui mollissait pour éviter que le flotteur au vent ne cogne trop et là, je me suis fait prendre dans une rafale à 50 nœuds. Le mouvement de la vague a fouetté la grand-voile qui s’est dégonflée puis regonflée. Au final, quatre lattes de cassées.

Même si le retard que j’ai me ronge, je garde en moi cette détermination et la satisfaction d’être avec un bateau sur lequel je me sens très bien, un bateau qui réagit parfaitement, qui n’a subi que des avaries minimes malgré les conditions très dures. De passer le Horn avec Sodeb’O me fait un plaisir immense. Le Horn, c’est une sorte de délivrance. De Bonne Espérance au Horn, s’il t’arrive une tuile, tu es dans une situation très critique surtout dans un programme de solitaire et de record où tu n’as autour de toi que la solitude. En multicoque, tu es très exposé. Après le Horn, tu as une côte, du trafic. La pression est différente et te permet d’être dans un autre état d’esprit. Quand on voit l’état de la flotte du Vendée Globe, on peut être fier du bateau que nous avons construit. Je comprends aussi mieux pourquoi Groupama 3 s’est détruit l’hiver dernier. On est dans une période météo difficile avec des enchaînements violents et très rapides. Quand tu es dans un seul système, il ne se crée pas une telle mer. Alors que quand tu vis avec une succession de dépressions, la mer devient très chaotique et très dure. On n’est vraiment pas fait pour vivre dans ces endroits-là… »